J’ai eu l’opportunité d’être interviewée par deux journalistes du magazine Info Ixelles. Un bien agréable moment partagé autour de latte et cookies maison, dans mon café-brocante préféré Al&Greta. Ou comment démarrer 2022 du bon pied!
« Graphiste de formation et par passion, travailleuse dans le secteur jeunesse par hasard, Malvina a décidé de changer de voie à 35 ans… pour devenir « pilote » de trams. Elle nous raconte son parcours atypique. »
À l’aube, dans l’obscurité et le brouillard des fins de nuits d’hiver, un taxi vient me chercher pour m’emmener au dépôt. Parfois, un collègue est déjà assis sur la banquette arrière. Les yeux lourds et la voix enrouée, on ne papote pas avec beaucoup d’énergie. À l’inverse, certains soirs, je reviens chez moi en taxi, car j’ai conduis un des derniers transports de la soirée. Et je trouve ça classe! Ça m’amuse car je me demande si le voisinage ne me prend pas pour une diplomate, au loin, à leurs fenêtres.
La plupart des journées, je prends les transports pour aller au travail. Quand je suis en déplacement et les jours de repos, je regarde comment arriver à destination avec l’application de la Stib. J’y croise les collègues en service. Je travaille à la Stib. Le weekend, je me déplace avec la Stib. Je suis habillée 5 jours semaine en Stib. À midi, je peux manger dans les cafétérias Stib. Au final, ma vie est à 90% Stib. Il ne manquerait plus qu’un magasin Stib. On y trouverait des raviolis « à la Botanique », du café « Spécial services du matin », des fruits pour le personnel bio, des pâtes minceur, du riz constipant pour ne pas se retrouver dans des situations délicates sur notre siège de conduite… Et si on chercherait bien au fond des rayons, on trouverait même des cookies ou autres délices interdits!
Plus tard, je vous raconterai que je rêve même Stib ou, certain.es l’auront compris, que je vis une amourette Stib. On se rapprochera des 100% Stib!
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Et puis dans ce rétroviseur, où défilent mes journées et toustes les bruxellois.es qui les remplissent, comme les trams que je conduis, apparaissent des scènes. Je commence à y voir des répétitions, des habitudes et parfois, des choses surprenantes! Alors, je m’y plonge, je contemple, j’imagine d’où viennent et où vont ces personnes. Celui qui transporte un lampadaire, ou les grands tubes ou celle qui voyage avec sa contrebasse. Elle revient de son cours ou elle y va? Quel livre lit ce gars, qui me donne envie de m’arrêter place Flagey et d’en lire un sur un banc au soleil, café latte à la main. Quel enfant a perdu ce sac de piscine. S’il il ou elle se fera engueuler ce soir. Quelle musique écoute cette femme… J’écoute ces deux ados et j’essaie de décrypter « Le mec, il m’envoie un pouce! Sans texte! ». Puis en fond, les voix des collègues qui résonnent dans la radio du dispatching tram. Au fond, c’est un peu ma tv à moi. Je suis leurs péripéties, parfois il y a un peu d’humour caché, souvent de l’agacement, parfois du stress. J’apprends mon nouveau métier aussi comme ça.
Une trame sonore de roues qui avancent sur les rails, d’allers et retours d’essuies-glace, du moteur qui ronronne, du gong que j’active frénétiquement, de sonneries de demande d’arrêt, des portes qui s’ouvrent et se ferment. Je rêvasse. Du moins, j’apprends à conduire tout en m’évadant. Et c’est génial, car c’est exactement pour ça que je suis sur ce siège de tram: me sentir utile, être dans mon coin puis avoir des heures à penser.
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Les semaines passent et on prend de l’assurance. On s’imprègne de l’ambiance, des rituels, de l’esprit d’entreprise. On continue à vider les machines à café, on connaît par coeur le code de notre boisson à 35 cents. 241: Cappuccino avec 2 doses de sucre. J’apprécie ce nouveau quotidien et toutes ces rencontres, bien que je ne me fonds pas dans la masse. Je ne rejoins pas les rires qui suivent les remarques et les blagues racistes et sexistes. Je ne dois pas être la seule, mais c’est peu visible. Je me sens un peu à part et en même temps mon sentiment d’appartenance grandit. Heureusement, dans mon groupe il y a quelques clowns et on se marre bien. Quand les journées sont plus difficiles, on partage quelques frites et ils me soutiennent.
On a reçu notre uniforme et il faut bien dire que ça change tout. On ressemble aux professionnel.le.s que nous sommes entrain de devenir. Quand j’enfile les pièces le matin, l’assurance me gagne et tous mes gestes deviennent chaque jour un peu plus familiers. Je pars en tram conduire des trams et reviens en tram. J’observe le moindre centimètre des motrices, même en étant passagère. Je me demande comment va se concrétiser cette nouvelle vie, quand je serai dans mon dépôt, avec un horaire de travail spécifique. En tout cas, financièrement cela va déjà mieux: on a reçu une avance sociale pour nous permettre de suivre cette formation dans les meilleures conditions. Même si je ressens un peu d’appréhension face à l’inconnu, puis un sentiment étrange d’avoir signé un contrat d’ouvrière après toutes ces années d’employée, je suis certaine de ne rien regretter. Je suis où je dois être.
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Le réveil a continué de sonner à 6h, chaque matin. Et à ma plus grande surprise, les levers deviennent de plus en plus faciles, malgré les jours qui raccourcissent et le froid qui s’installe. Ça ne me ressemble pas. Je dois avouer que je suis plutôt motivée quand j’ouvre les yeux, à l’idée de retourner au centre de formation. Cette nouvelle vie m’enivre et surtout, je n’ai pas trop le temps de penser à la fatigue. Théorie, découvertes, discussions, rencontres, examens… Les journées filent.
Entre le premier café que l’on partage ensemble et le choco chaud que l’on s’offre à tour de rôle en fin d’après-midi, le temps prend une autre dimension. Surtout, depuis qu’on est parti.e.s sur les rails et qu’on s’est assis.e.s dans un poste de conduite. On en revenait pas quand on nous a annoncé qu’on allait déjà conduire. Et à la barre de notre PCC d’écolage, on ne fait vraiment pas les fier.ière.s. Des journées d’automne sombres et humides, un regard peu affûté. La tête est remplie de théorie mais les gestes sont maladroits, hésitants. Et pendant quelques heures, je me suis demandé ce que je faisais là. Le lendemain, c’était oublié et j’ai rapidement apprécié apprivoiser le véhicule. À tour de rôle avec mon binôme et un instructeur, on arpente les rues de Bruxelles : on observe les quartiers, on glisse avec la pluie, on stresse, on s’marre, on visite les dépôts, les cafétérias, on partage des cafés avec des collègues, on papote… Notre nouveau métier s’infiltre petit à petit en nous.
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